Fuir
de : Toussaint, Jean-Philippe

Chose promise chose due, parlons de Chine!

J'ai longtemps transporté ce roman de droite à gauche, sans jamais oser l'ouvrir par peur de le lire trop vite, ben voilà c'est fait. En fait j'attendais avec impatience de pouvoir chroniquer sur BOOKINE pour me donner l'excuse de le relire dans la foulée de la première lecture.

Quel art, my dears, quel art ! Fuir est un roman si bien écrit que ça fait mal. J'ai souffert profondément de ce brio, de cet incroyable esthétisme, de cette maîtrise parfaite des accélérations et des ralentissements. Hombre, ce livre est une course contre ton propre cœur. Sauf pour les allergiques au passé simple, dans ce cas mieux vaut s'abstenir.

Fuir c'est l'étrangeté la plus totale, mais aussi la plus probable, la négation de tous les repères et une proximité quasi dérangeante des lieux ; on se précipite comme le narrateur, qui ne narre pas - God forbid, la narration bouaif - mais est sans cesse en mouvement, par le geste ou par procuration.

Si je vous parlais tantôt de Chine, c'est que cette fuite en avant commence au pays du Grand Bond... en avant. Histoire d'un Français à Shanghai qui ne sait pas ce qu'il fait là, ni qui sont les gens qui l'entourent.

Intermédiaire, son rôle consiste à livrer une enveloppe dont on suivra ensuite le parcours tortueux de main à main. Envoyé en mission par Marie, relation amoureuse compliquée, il est bringuebahuté par un espèce de patibulaire et une jeune fille très Fleur de Lotus. Dès son arrivée à l'aéroport, Zhang Xinaghi, relation d'« affaires » empâtée et inquiétante de Marie, lui offre un téléphone portable, on ne sait pas pourquoi, le narrateur non plus, mais tout a une raison.

Perdu et déboussolé, il s'éprend de la sbiresse (Li Qui), le bougre! La scène de la rencontre est réussie : belle atmosphère, attirance parfaite, un brin de désir qui pointe, c'est fort engageant. Et on se dit que c'est parti qu'on va nous servir de la romance facile à deux sous moi homme (français en Chine), toi femme, chinoise et belle dans monde inconnu. Que nenni, ça aurait pu mais, non.

Non je vous dis non, un type qui décrit avec délectation ses sous-vêtements passés à la sécurité « ses caleçons dans les limbes » ne peut pas écrire un roman facile et léger. Ensuite, ce monde, son monde est réellement inquiétant, sale, souillé, taché.

Motif sans cesse répété, la tache, tache de sang le plus souvent, tache d'huile à l'occasion, ces empreintes humaines laissent à croire que l'histoire du narrateur n'est pas la véritable histoire. Qu'il y a une autre raison d'être pour ces personnages et que petit à petit que cet univers menaçant va se dévoiler.

Je retiens un passage pour vous, dears. Il tient à la fois de la scène de vaudeville et du thriller le plus noir pour se finir en un quiproquo tombé du ciel. Enfin presque, tombé du téléphone.

Mus par un désir ardent qu'ils ne peuvent en aucun cas assouvir dans la couchette du train où ils se trouvent à cause du patibulaire qui les accompagnent, Li et le narrateur se retrouvent dans les toilettes du train, bien émoustillés, un peu paniqués car ils croient entendre leur chaperon venu à leur recherche. La peur mêlée au désir, on est pris, le style de Toussaint, ça marche. La chute en est d'autant plus soudaine et impromptue.

La conversation qui suit est étonnante de mise en scène littéraire. Toussaint réussit à nous faire découvrir un lieu, le Louvre dans tous ses détails les plus subtils, par procuration au téléphone, d'un train en route pour Pékin. Pris au milieu d'une situation hors de l'ordinaire, déboussolé après avoir été interrompu juste avant le coït, le narrateur vit, sent, décrit, tous les mouvements de Marie, tout ce qui l'entoure, tous ceux qu'elle croise. Certes, c'est un bel effet de style, mais c'est bien plus que cela, c'est vif, c'est leste, ça marche.

Cette attention toute particulière portée par Toussaint aux lieux, aux objets à la perception qu'en a le narrateur est constante et il serait vain d'essayer de retranscrire chacun de ces « portraits » dignes de Robbe Grillet dans ces meilleurs moments. C'est ce jeu constant entre l'essentiel et le superflu qui devient essentiel qui est insupportable pour tout lecteur normalement constitué.

Enfin je dis insupportable, vous me comprenez non?

Le narrateur vivra d'autres périples auxquels il ne comprendra que peu de choses avant de se décider à rentrer en France pour retrouver Marie juste à temps pour l'enterrement de son père sur l'île d'Elbe. Le lien entre les deux aspects du roman est ténu, pas souligné, volontairement on le sent, le fil est l'interrogation constante du narrateur sur ses sentiments pour Marie.

On y trouve aussi de très beaux moments de réflexion introspective du narrateur sur le voyage et la notion de déplacement; On comprend alors que ce voyage Paris - Shangai - Pékin - Shanghai - Paris - l'île d'Elbe est le Voyage décisif « la quintessence de tous les voyages de ma vie » dit le narrateur. Cette fuite, car c'est bien de cela qu'il s'agit, fait en sorte que tout ce qui périphérique devient central et que chaque détail est exacerbé au point où on ne distingue plus ce qui est le résultat d'une élucubration de ce qui est le résultat de l'observation et de la déduction rationnelle.

Tout est fébrile dans cette écriture et dans ces personnages. Cernés par la métropole chinoise, ils se sauvent, contournent les obstacles, se jettent dans la foule. Entourés à l'île d'Elbe d'eau miroir, de lieux d'une luminosité et d'un calme apaisant, ils courent, se perdent, virevoltent dans des bouillonnements d'écume.
Chronique postée le 01/10/2009 et signée valskibalski
"Le Canard enchaîné, Charlie Hebdo et Spirou, ça c'est de la lecture, le reste, bouaif."

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Divers : Les Editions de Minuit, 2005
Pays de l'auteur (Toussaint, Jean-Philippe) : France

Informations géographiques : Paris - Shangai - Pékin - Shanghai - Paris - l'île d'Elbe
Informations temporelles : contemporain