
Indecision
de : Kunkel, Benjamin
Vous avouerez assez rapidement que je n'ai pas de veine : il a fallu qu'un stage de sortage de doigt et de léthargie anglophone proposé par mon aimable université à ses petites mains, couplé avec cette constatation que tous mes camarades en ces lieux semblent lire en langue originale tant que ce n'est pas du japonais (encore que le maître des lieux en serait bien capable, alors disons du grec des îles du Sud que seules quelques chèvres comprennent), me pousse dans une librairie pour une fois parisienne pour acheter une poignée de romans d'occasion en langue anglaise. Des romans, pour mettre un peu d'air dans mon cerveau (comme s'il n'y en avait pas assez, merci pour la remarque), en anglais, pour tendre asymptotiquement vers un niveau de médiocrité tolérable. Certes, pour l'air dans le cerveau, je dois confesser qu'à peine quelques jours plus tard, la librairie d'en face celle des livres d'occasion a provoqué une rechute frénétique dont nous payerons tous les frais, ici, je n'épargnerai personne, le moment venu. En attendant, retour à mon manque de veine : il a donc fallu que le premier des romans, grignoté au fil du printemps, Indecision, choisi uniquement à la beauté du titre, ait un fond gauchisant, commerce équitable, écologie et ce qui va avec. Comment voulez-vous que je m'en sorte si le hasard s'y met ? Moi, je ne peux plus lutter et la jeune au fond qui répond à la question par l'irritante remarque suivante : "en lisant du Jean-Marc Sylvestre dans le texte" peut dès à présent enfiler ses genouillères, il y a des limites au supportable, mais le propos n'est pas là.
Heureusement pour ma santé morale, le fond gauchisant était un fond qui fut de surcroît et en réalité enveloppé par un épais brouillard provoqué par un air très humide et une chute rapide de la temperature (l'action en grande partie en Amérique du Sud, la lecture en grande partie en Picardie française) et par une somme de facteurs, parmi lesquels Besancenot n'était sûrement pas (ce qui m'a peut-être sauvé), les miens n'ayant pas de vélo : la langue qui a permis aux subtilités de m'échapper, la lecture qui s'est étalée sur tout le printemps et toutes les substances illicites qu'ils se sont tapées dans le livre et qui donnent au récit un caractère un peu feutré. Enfin, pour couronner le tout, cette chronique écrite au loin temporel du livre sur de vagues souvenirs, mon espoir étant que l'incompréhension s'améliore avec le temps. Tout cela me laisse un sentiment étrange entre l'impression d'avoir été bourré pendant toute la lecture et la peur d'un Alzeihmer naissant.
Je peux tout de même glisser quelques mots du livre : Dwight est un trentenaire newyorkais qui, en tant que trentenaire d'une société moderne et "dévelopée", souffre de se décider à devoir sortir de l'adolescence : atteint d'une Delermite aïgue (maladie souvent provoquée par une lucide analyse de l'inadéquation entre les rêves et la banalité du patient), il vit sa vie tièdement, avec un boulot médiocre suite à des études moyennes, ses activités extra-scolaires semblant s'ancrer dans ce qui pourrait être la descendance d'un squat hippy : une collocation newyorkaise. Lors d'une nuit de discussion, son colloc' médecin ou en passe de le devenir, je ne sais plus trop, met un nom sur ce que notre héros ressent comme son mal principal et qui est une indifférence face aux choix qui le poursuit depuis toujours : l'aboulie. Et il lui propose d'être cobaye pour les tests avant mise sur le marché d'un médicament anti-aboulie : l'abulinix. Entre autres produits, Dwight gobera donc ces pillules tout au long du livre.
L'ouvrage, heureusement, ne se résume pas aux effets secondaires de cette drogue sans doute aussi révolutionnaire que dangeureuse (par là, remarquez bien que je ne dis pas qu'elle est révolutionnaire, ni le contraire d'ailleurs). Il est l'entremêlement d'une poignée de récits, souvent familiaux, expliquant Dwight vu par Dwight se rattachant à l'épine dorsale d'un voyage en Amérique du Sud où il part retrouver une vieille amie, qui est aussi un de ses vieux fantasmes, perdue de vue et où il finira avec une Belge à faire un tour du pays à la fin duquel j'aurais bien tord de dire s'il sort guéri de son adolescence.
Le tout est mené intelligemment, avec de l'esprit et une pointe de snobisme (le bon, pas le versaillais), l'écriture me semble soignée au travers du brouillard de ma lecture, en tout cas elle m'a fait sourire (sans doute dans les moments de victoire de ma compréhension de quelques subtilités qui ne se cantonnaient pas aux instants où l'auteur jouait avec un peu de Français). Pour ce qui est du contenu, c'est un tout sans en être un, c'est un agglutinement de plein de petites (et moins petites) choses, dont je ne sais pas dire si le rapprochement est heureux : en dehors du prétexte de l'indécision maladive, on croise dans le tas, le 11 septembre et le New-York post-traumatique, les peuples déracinés d'Amazonie, les relations familiales d'une bande d'Américains, dont chacun pourrait faire un coeur de récit mais qui, ici, ne fait que participer au plat principal, un peu comme si vous faisiez un lapin au saumon sur lit de frites, flambé au cognac avec une sauce aigre douce : malgré le rapprochement étrange de saveurs, chaque bouchée reste savoureuse. Que faut-il en penser ? Maudit brouillard.
de : Kunkel, Benjamin
Vous avouerez assez rapidement que je n'ai pas de veine : il a fallu qu'un stage de sortage de doigt et de léthargie anglophone proposé par mon aimable université à ses petites mains, couplé avec cette constatation que tous mes camarades en ces lieux semblent lire en langue originale tant que ce n'est pas du japonais (encore que le maître des lieux en serait bien capable, alors disons du grec des îles du Sud que seules quelques chèvres comprennent), me pousse dans une librairie pour une fois parisienne pour acheter une poignée de romans d'occasion en langue anglaise. Des romans, pour mettre un peu d'air dans mon cerveau (comme s'il n'y en avait pas assez, merci pour la remarque), en anglais, pour tendre asymptotiquement vers un niveau de médiocrité tolérable. Certes, pour l'air dans le cerveau, je dois confesser qu'à peine quelques jours plus tard, la librairie d'en face celle des livres d'occasion a provoqué une rechute frénétique dont nous payerons tous les frais, ici, je n'épargnerai personne, le moment venu. En attendant, retour à mon manque de veine : il a donc fallu que le premier des romans, grignoté au fil du printemps, Indecision, choisi uniquement à la beauté du titre, ait un fond gauchisant, commerce équitable, écologie et ce qui va avec. Comment voulez-vous que je m'en sorte si le hasard s'y met ? Moi, je ne peux plus lutter et la jeune au fond qui répond à la question par l'irritante remarque suivante : "en lisant du Jean-Marc Sylvestre dans le texte" peut dès à présent enfiler ses genouillères, il y a des limites au supportable, mais le propos n'est pas là.
Heureusement pour ma santé morale, le fond gauchisant était un fond qui fut de surcroît et en réalité enveloppé par un épais brouillard provoqué par un air très humide et une chute rapide de la temperature (l'action en grande partie en Amérique du Sud, la lecture en grande partie en Picardie française) et par une somme de facteurs, parmi lesquels Besancenot n'était sûrement pas (ce qui m'a peut-être sauvé), les miens n'ayant pas de vélo : la langue qui a permis aux subtilités de m'échapper, la lecture qui s'est étalée sur tout le printemps et toutes les substances illicites qu'ils se sont tapées dans le livre et qui donnent au récit un caractère un peu feutré. Enfin, pour couronner le tout, cette chronique écrite au loin temporel du livre sur de vagues souvenirs, mon espoir étant que l'incompréhension s'améliore avec le temps. Tout cela me laisse un sentiment étrange entre l'impression d'avoir été bourré pendant toute la lecture et la peur d'un Alzeihmer naissant.
Je peux tout de même glisser quelques mots du livre : Dwight est un trentenaire newyorkais qui, en tant que trentenaire d'une société moderne et "dévelopée", souffre de se décider à devoir sortir de l'adolescence : atteint d'une Delermite aïgue (maladie souvent provoquée par une lucide analyse de l'inadéquation entre les rêves et la banalité du patient), il vit sa vie tièdement, avec un boulot médiocre suite à des études moyennes, ses activités extra-scolaires semblant s'ancrer dans ce qui pourrait être la descendance d'un squat hippy : une collocation newyorkaise. Lors d'une nuit de discussion, son colloc' médecin ou en passe de le devenir, je ne sais plus trop, met un nom sur ce que notre héros ressent comme son mal principal et qui est une indifférence face aux choix qui le poursuit depuis toujours : l'aboulie. Et il lui propose d'être cobaye pour les tests avant mise sur le marché d'un médicament anti-aboulie : l'abulinix. Entre autres produits, Dwight gobera donc ces pillules tout au long du livre.
L'ouvrage, heureusement, ne se résume pas aux effets secondaires de cette drogue sans doute aussi révolutionnaire que dangeureuse (par là, remarquez bien que je ne dis pas qu'elle est révolutionnaire, ni le contraire d'ailleurs). Il est l'entremêlement d'une poignée de récits, souvent familiaux, expliquant Dwight vu par Dwight se rattachant à l'épine dorsale d'un voyage en Amérique du Sud où il part retrouver une vieille amie, qui est aussi un de ses vieux fantasmes, perdue de vue et où il finira avec une Belge à faire un tour du pays à la fin duquel j'aurais bien tord de dire s'il sort guéri de son adolescence.
Le tout est mené intelligemment, avec de l'esprit et une pointe de snobisme (le bon, pas le versaillais), l'écriture me semble soignée au travers du brouillard de ma lecture, en tout cas elle m'a fait sourire (sans doute dans les moments de victoire de ma compréhension de quelques subtilités qui ne se cantonnaient pas aux instants où l'auteur jouait avec un peu de Français). Pour ce qui est du contenu, c'est un tout sans en être un, c'est un agglutinement de plein de petites (et moins petites) choses, dont je ne sais pas dire si le rapprochement est heureux : en dehors du prétexte de l'indécision maladive, on croise dans le tas, le 11 septembre et le New-York post-traumatique, les peuples déracinés d'Amazonie, les relations familiales d'une bande d'Américains, dont chacun pourrait faire un coeur de récit mais qui, ici, ne fait que participer au plat principal, un peu comme si vous faisiez un lapin au saumon sur lit de frites, flambé au cognac avec une sauce aigre douce : malgré le rapprochement étrange de saveurs, chaque bouchée reste savoureuse. Que faut-il en penser ? Maudit brouillard.
Chronique postée le 01/11/2009 et signée Pierre
"On sacrifie toujours quelque chose à la facilité"
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Divers : ...
Pays de l'auteur (Kunkel, Benjamin) : USA
Informations géographiques : New-York
Informations temporelles : debut XXIe
"On sacrifie toujours quelque chose à la facilité"
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Divers : ...
Pays de l'auteur (Kunkel, Benjamin) : USA
Informations géographiques : New-York
Informations temporelles : debut XXIe