La mort en tube
de : Vilard, Roger

Il faut imaginer Erwin Schrödinger tranquillement installé au coin du feu, peut-être un whisky ou une pipe dans une main et, en tout cas, caressant de l'autre son chat mort-vivant ou le contraire voire quelquechose entre les deux (rien à voir avec un quelconque chat-zombie qui dévorerait les mariées par les pieds, simplement son fameux paradoxe sur les effets de l'observation sur l'état quantique des choses), s'interrogeant sur l'extension de cette idée (de la modification de l'état par l'observation et non celle des doigts de pieds d'une poignée de mariées digérés par un chat-zombie d'une série B que même son auteur aurait oubliée) à d'autres domaines que la physique, à commencer par la littérature. La réponse n'est sans doute pas tranchée comme un doigt de pied de mariée, mais je tenterais bien une proposition : sans doute possible, même si sans doute pas dans le sens où les maîtres de la quantification l'entendent, et la preuve en est que bookine a sur mes lectures un effet irréversible, jusqu'à quel point je ne saurais dire, mais tout de même : essaierais-je de comprendre ce que je lis sans bookine ? Pire, bookine incidieusement me pousse vers des lectures que je n'aurais sûrement pas par moi-même.

Ce livre en est un bel exemple, j'ai voulu faire comme les grands en achetant un polar dans un dépot vente. Bon, je suis encore novice dans l'affaire, alors je ne sais pas bien traquer le "Simenon, mais pas le Maigret", j'ai donc choisi au titre, très propice à la chronique et à une série de mauvaises blagues que je vais, finalement, vous épargner. Mais la novicité ne s'arrête pas là : dans mon achat pulsion-folie-aventure-cours-des-grands, je ne me suis pas rendu compte qu'il manquait quelques pages à la fin de ce vieux livre de poche (pour être tout à fait honnête, il se peut que ces pages soient quelquepart derrière une étagère chez moi). Pas très enthousiasmant d'attaquer un livre en sachant que l'on ne connaitra pas la fin, mais le nombre de pages manquantes semblant assez faible et la distance me séparant du dépot vente se comptant en milliers de kilomètres au moment d'attaquer la lecture, je n'étais pas d'humeur à aller me plaindre à la petite vendeuse au lieu de me lancer dans une lecture sans fin et néanmoins rapide (d'autant que l'auteur avertit en début d'ouvrage qu'il ne faut pas chercher une logique au contenu). Au moins, je suis sûr que ce n'est pas sur ce livre que je me mettrai au spoiler, d'autant que le dessin de la couverture remplit très bien ce rôle en dépeignant la scène majeure de mes vingt dernières pages.

Brièvement, Roger prend pour personnage principale un quidam sans rien de spécial, mis à part son goût pour l'oisiveté et sa bélatrité, peut-être sa belle attitude, sans doute le gars qui permet au lecteur de s'identifier facilement, en bombant un peu le torse et en oubliant ses poignées d'amour. Ce brave garçon se fait engagé par l'étonnamment riche directeur d'une usine de tubes en perte de vitesse pour le protéger de menaces de mort qu'il reçoit, part vivre chez ce patron, se tape la patronne, a des vues sur la secrétaire et essaie de démeler les mystères environnants (il me semble que c'est un peu comme dans le rouge et le vert de Jean-Bernard Pouy où un quidam se fait engager pour mener une enquête, la ficelle de l'identification est donc peut-être des plus classiques ; après j'en conviens, chacun son chemin et qu'importe le message pour le voisin). Tout cela se décrit dans une pluie de gentils bon-mots et dans une franche bonne humeur, sans grands enjeux, sensation sûrement amplifiée par la perspectives d'une fin en eau de boudin, pour cause de pages manquantes. En fait, cette eau de boudin n'a pas vraiment eu besoin des pages manquantes, car l'intrigue est pliée en quelques pages (avant même mes pages manquantes, qui ne sont finalement que dans l'épilogue) comme si l'auteur s'était laissé déambuler jusqu'à atteindre le quota de pages nécessaire pour la publication, le réveil réglé sur le compteur de pages sonne et, basta ya, Roger attaque le prochain. Hormis cette sensation que Roger peut chier du tube au kilomètre et que c'en est le résultat qu'il nous livre, à la manière d'un jazzman qui resterait dans sa gamme de blues sans grand danger, le livre se lit bien et, peut-être qu'en prenant garde à ce que toutes les pages soient là la prochaine fois, il est le premier d'une nouvelle aventure trépidente.
Chronique postée le 03/01/2010 et signée Pierre
"On sacrifie toujours quelque chose à la facilité"

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Divers : ...
Pays de l'auteur (Vilard, Roger) : France

Informations géographiques : paris et sa banlieue
Informations temporelles : autour de 1960