In Cold Blood
de : Capote, Truman

Alors pour un livre mythique, c'est un livre mythique.
Et j'ai très envie de dire qu'il est fidèle à sa réputation !
J'ai aussi très envie de mentir éhontément et de sortir tout un tas de raisons plus intellectuelles les unes que les autres, voire même journalistiques, sociologiques, ethnographiques et, aller, anthropologiques tiens pourquoi pas, quant à mon intérêt pour ce monument. Ce serait faux, et je me targue parfois de ne mentir que dans des cas très stricts souvent en relation avec un effeuillage potentiel au bout de certains morceaux de papier ornés des fameux quatre symboles. Et à chaque fois je me prends une veste par la Reine de Pique. Je suis perdu dans mes métaphores, je reviens. La lecture de ce livre n'a donc été en rien motivée par quoi que ce soit qui me permettrait de briller à Bouillon de Culture. Pour tout avouer, il y a encore moins d'un an je ne connaissais pas Truman Capote. Il a fallut une intervention extérieure amicale et un concours de circonstances - que je passerai sous silence dans la mesure où le lecteur pourra s'imaginer ma vie comme rocambolesque alors qu'une description par le menu des sus-citées circonstances tendrait à prouver le contraire - pour que l'édition américaine me tombe entre les pattes. Grand bien lui (ou leur) en a pris !

Le sujet est connu, il a fait l'actualité en 1959 d'une petite ville de Holcomb, Kansas, rien d'inventé là dedans. Quatre macchabées, hop, circulez il n'y a plus rien à voir. C'est sans compter la soif de sang du lecteur moyen et une obsession bizarre de Truman Capote pour le fait divers en question... Il va nous faire une description de toute l'affaire, depuis avant le début jusqu'après la fin, comme on dit.

En fait, plus qu'une description, c'est un cliché photographique de la société américaine de l'époque à travers ce fait divers. C'est une comparaison qui convient bien, elle reviendra. Rapidement, pour ceux qui seraient passé à coté de l'histoire : une famille de fermiers, les Clutters , reconnus et aimés dans leur coin de Kansas, est assassinée sans mobile apparent et sans témoins apparents non plus. S'ensuit une enquête pour retrouver le ou les coupable(s) et les pendre haut et court.

A mon avis, au premier ordre et à l'heure actuelle, l'intérêt de l'approche de Capote est de constamment sauter d'un point de vue à l'autre, et pas uniquement les enquêteurs et les tueurs, mais aussi la famille décédée (oui, avant les meurtres, tas de mauvaises langues on n'est pas dans les mémoires de Romero !). Alors, évidemment, il raconte des choses, expose des sentiments, rapporte des paroles, etc. qu'il n'a pas lui même, comment dire sans se gourer de préposition, vécu. Mais il convient de dire que Capote a décidé de, et commencé à écrire ce livre alors que les tueurs étaient encore en cavale. Il a interviewé un peu tout le monde à Holcomb - ce qui n'a pas été facile, rapport au fait qu'il y avait une sorte de gouffre culturel entre lui et eux, entre sa Mannathan touch en quelque sorte, et le bon sens paysan du Kansas -. Il n'est d'ailleurs pas venu seul, il a amené avec lui son amie Harper Lee pour amadouer les habitants de la petite bourgade. Il a aussi passé pas mal de temps à discuter avec les tueurs, une fois ceux-ci appréhendés. Ensuite il a tout reconstruit. En faisant un petit tour sur le web, on peut même trouver des photos de ces deux tueurs, dont certaines en compagnie de Truman Capote. Non-fiction ! Curieusement, ça ne m'a pas posé de problème. J'ai accepté de me mettre dans la tête des tueurs, de vivre la dernière journée des victimes, d'avoir peur et de soupçonner mon prochain comme les habitants de Holcomb . Un point que je trouve amusant de mentionner (même si le terme paraît loin d'être judicieux) est qu'il est question de la validité ou non de la peine capitale, mais que l'on ne sait jamais ce qu'il en pense Truman Capote. C'est un sujet relativement casse-gueule comme on dit des dissertations de philosophie en terminale. Le fait que Capote ne se prononce pas, en plus de l'approche qui fait la part belle à tous les partis en présence, rend le livre palpitant comme peut l'être un épisode de StripTease sur FR3 (oui oui je sais je sais je suis vieux)...

En fait, plus j'en écris et plus j'y réfléchis et plus cette histoire soulève de questions dans mon esprit embrumé et parfois/souvent imbibé aussi. C'est le second ordre, l'intérêt historique du livre, pas au sens des faits relatés mais au sens de l'impact qu'il a eut sur le domaine du journalisme.

Quid de la véracité historique ?
Capote se référait uniquement à sa mémoire lors des interviews : pas de note, pas d'enregistrement... apparemment il aurait même inventé une scène à la fin, certains des gens de Holcomb ne se reconnaissent pas vraiment dans le livre et certains encore sont encore fâchés !

Quid de l'aspect finalement voyeur et racoleur?
On connaît le crime et les suspects et le fin mot de l'histoire depuis le début et ne lit-on pas le livre dans l'espoir d'avoir tous les détails gore qui vont bien ? Tom Wolfe en parlera en détail dans son livre "Pornoviolence".

Et donc, quid de l'esthétisassion de la mort et du crime aussi ?
Capote est un écrivain de grand talent et il arrive à nous faire trouver sympathiques ces horribles personnages... Je m'intéresse beaucoup au photo journalisme , principalement le travail des photographes de guerre et c'est évidemment un sujet qui recoupe cette question. Il est extrêmement difficile de répondre, je pense.

Et finalement, y-a-t-il une relation homosexuelle sous-jacente entre Truman et l'un des meurtrier ?
Ne riez pas, ni ne haussez les yeux au ciel, ce n'est pas moi qui le dit c'est dans la critique littéraire de l'époque. D'abord on lui aurait reproché d'avoir fait l'impasse sur une potentielle explication basée sur la relation homosexuelle (jamais décrite dans le livre) très déséquilibrée entre Smith et Hickock (c'est la thèse de J. J. Maloney, lui même ancien meurtrier devenu journaliste) et ensuite on aurait trouvé louche tout ce temps qu'il aurait passé avec Smith... On sent bien une sorte de partialité, ou bien est-ce a posteriori, après avoir lu quelques articles que j'ai l'impression de la deviner, cette partialité... Je ne vais tout de même pas me fader une demi-douzaine de thèses de doctorat et une douzaine de biographies de Capote et autres trucs en relation, oh ! Je hais les livres, on en ouvre un et on se retrouve avec trois mètres de tranches de plus sur son étagère...

Alors évidemment de nos jours l'impact du livre est sans doute bien moindre que ce qu'il a dû être lors de sa sortie. Je me garderai bien de porter un jugement sur la méthode ou quoi dans la mesure où je n'ai pas lu les thèses ni les biographies . Cependant, il me semble qu'il faut se faire une idée par soi-même et que, de toute façon, quiconque s'intéresse un peu à l'évolution de la littérature en général, à la genèse d'un certain type de journalisme ("New-journalism" encore un terme de Tom Wolfe) se doit d'y jeter un oeil.
Et surtout, il faut bien garder en tête que même si ce livre est définitivement superbe, il reste un roman basé sur une histoire vraie, même si basé de très près. Ensuite, pour les insomniaques, il reste les thèses et les archives des journaux, ça ferait un superbe plan-trip-vacances ça...
Chronique postée le 07/02/2010 et signée Hern42
"Quoi !? Avec plus de cinq livres par an je suis un *gros* lecteur... Et l'Arlequin, c'est du SlimFast ?"

---
Divers : publié en 1965, peu après la pendaison des deux tueurs, 6 ans après le crime
Pays de l'auteur (Capote, Truman) : USA

Informations géographiques : USA (principalement autour du Kansas, lieu du crime)
Informations temporelles : 1959 et quelques