L'écologie en bas de chez moi
de : Gran, Iegor

Je vous entends déjà m'accuser de rechute sévère, alors que tout allait pourtant si bien, je me complaisais dans des romans, parfois même policiers et cela aurait pu continuer ainsi gentiment, mais me voilà à nouveau avec, entre les mains, un bouquin vantant les mérites de l'écologie. Méprise partielle et je tiens à dire que je n'y suis pour rien, ma mère m'ayant offert ce tas de pages imprimées pour une raison qui est sans doute liée à cette crainte de la rechute qu'elle pensait probablement pouvoir guérir par ce don et qui explique également votre méprise : l'effort principal de Iegor dans le livre est de vomir le plus fort possible ce qu'il pense être l'écologie (ce qui m'évoque cet éléguant professeur de philo au lycée qui lâcha un jour un très beau : je chie sur vos excuses, remarque sans doute d'un rapport un peu mince avec le présent ouvrage, si ce n'est l'acte de défécation et son rôle très hypothétique dans le développement de mon goût pour les essais, dont l'auteur du présent ouvrage dira que l'écriture est réservé aux universitaires, toujours en vacances et prêts à épater les jeunes étudiantes - propos que j'ai dû croiser quelquepart sur la toile en voulant comprendre Iegor). Pensez-bien à ce stade que je ne vais pas me braquer, ce serait trop bien me connaitre, même s'il serait facile de répondre aujourd'hui à une invite du maître des lieux à s'occuper de temps en temps du sort de quelque auteur irritant. Ne pas tailler un short à Iegor pour ne pas l'envoyer vendre des lunettes pour un opticien douteux sous les Tropiques avec un de ses camarades d'École à la barbe longue et aux chemises hawaïennes, voilà le premier de mes actes non violents sur cette chronique, sans doute en souvenir de leur camarade Boris Vian et aussi parce que je serais bien mal placé pour dire du mal d'un scientifique qui se met à aligner des mots. Ce n'est pas forcément l'envie qui manque, mais Iegor a tout de même su me faire réfléchir par son livre, à commencer par ce constat : il n'est pas très agréable de se retrouver avec les excréments bucaux d'un autre sur sa chemise (même si je ne porte pas franchement de chemise).

Donc, calme et volupté, je garde l'écoute d'Onyx pour plus tard (cela date un peu, mais je conseille fortement l'intro de l'album "All we got iz us", come on, do it, pull the fuckin trigger,... plus tard) et je trace à gros traits, il n'y a que cela qui puisse aller, le contenu de cette écologie de bas étage : Iegor en a assez d'entendre parler d'écologie partout, que des bien-pensants hypocrites lui fassent la leçon et sachent mieux que lui ce qui est bon pour lui ou que la culture passe derrière la nature, de surcroit la propagande écolo les lui brise sévère, à commencer par Yann Arthus Bertrand et son Home projeté mièvrement et en simultané dans le monde entier. Alors, pour réagir, il écrit un article dans Libération qui ne manque pas de faire réagir et, dans ce monde de réactions, il se lance dans l'écriture du présent tas de pages, dans un style autofictionniste, qui m'a l'air de pas mal coller au réel (réussite suprême du style qui me fait sans doute m'y méprendre), malgré quelques indices laissant entendre que celui qui n'en rira pas n'aura pas su en tirer tout le second degré - force est de constater, je n'ai aucun humour, ou si peu.

Bien, alors, à votre avis, quoi j'en pense ? Étonnemment et pas uniquement pour faire plaisir à l'effort éducatif de ma mère qui me ramène au temps où il fallait apprendre à traverser lorsque le petit bonhomme était vert, pas comme moi, Iegor a grossièrement raison, enfin, raison tord, ce n'est pas vraiment le propos, je ne suis pas là pour juger, mais disons qu'il met en avant des travers bien agaçants. MAIS (celui-là je devrais le mettre en police 247), je ne suis pas d'accord du tout du tout avec les conclusions qu'il en tire, à commencer par accuser l'écologie de tous ces maux. Franchement, qui oserait accuser Converge de molesse musicale au prétexte que Johnny a l'idée de faire de la soupe depuis des décennies. La métaphore musicale vaut évidemment à peu près ce qu'elle vaut, mais l'entendre dire que l'écologie est cette brochette d'oxymores formée, entre deux tranches de produits Dia bio, de Yann Arthus Bertrand, Nicolas Hulot et du Greenwahsing industriel, cela me fait perdre beaucoup d'estime pour Iegor (pourtant si sympathique en promo télévisée, d'après ma mère). Il ne faut pas croire tout ce qui se dit à la télé et le développement durable ne devrait jamais être considéré comme plus qu'une maladie des lapins des environs de Fukushima. Le constat est juste, le Greenwashing gangrène notre vie, mais ce qu'il signifie c'est que, depuis sa récupération à des fins commerciales, l'écologie, celle qui aurait pu être utile, est morte ou presque. Peut-être faut-il que je me fasse une raison, l'écologie n'est pas ce que je pense qu'elle est et la Star'Ac a définitivement enterré Entombed (rime facile, j'en conviens).

Tout de même (barroude d'honneur de l'obstination aveugle de croire que mon écologie a un sens), peut-on reprocher à l'écologie sa récupération commerciale, au même titre que tant de mouvements alternatifs (si j'osais, je vous renverrais bien volontier à No Logo, je pourrais presque en faire un passage obligé de mes chroniques tant ça revient souvent), le mouvement Punk est-il à foutre à la poubelle à cause de GreenDay ? Je sens bien que Iegor voudrait me répondre qu'une fille en mini-jupe qui est victime d'un viol n'est pas tout à fait innocente, mais je crois quand même que c'est elle la victime. Victime, ici, de la récupération commerciale, sans doute éléctoralistement simplifiante (d'où le refus de la réflexion) et s'engouffrant dans la tendance moderne à la bien-pensance. Il est vrai qu'il est bien triste que la bien-pensance touche tous les recoins de notre petite société bien protégée et les manières peu plaisantes de l'écologie simplifiante en sont une des facettes. Mais pourquoi s'attaquer à l'écologie plutôt qu'à la racine du mal, si l'on pense que trop de bien-pensance tue la bien-pensance. Assez des messages sur les paquets de cigarettes qui enlaidissent les bureaux de tabac avec de mauvaises augures, assez de ces publicités pour l'usage des préservatifs, la vie, c'est la liberté. L'usage de gilets fluos obligatoires sur les vélos enlaidit résolument la ville et la course au risque zéro fait de notre société une usine à gaz stérilisante, mais savoir où situer la limite est une question qui mérite sans doute que l'on s'y attarde, autrement que par une réflexion qui ressemble à un revers de main.

En termes d'arbitrage sur la bien-pensance, Iegor est plutôt punk (tendance blink 182, sans doute), refus des contraintes écologiques et que l'on ne touche pas à sa liberté ni à la culture. Je ne sais alors pas pourquoi il adhère tout de même à la partie du contrat social qui lui vient de sa vie en société pré-écologique, il ne me semble pas (mais peut-être ai-je encore tout faux) qu'il trouverait moralement acceptable d'égorger des grand-mères ou de violer des petites filles, pourtant c'est une entrave à la liberté individuelle que d'interdire ces petites plaisirs, surtout s'ils sont incestueux. Je force le trait, un peu, mais, sur le fond, n'est-ce pas un glissement du contrat social qui pourrait être en train de s'opérer avec l'écologie (les victimes sont juste distantes) ? Et cela bouscule nos petites habitudes bourgeoises, il n'est pas agréable de se dire qu'il faut peut-être en laisser un peu aux autres (surtout si certains d'entre eux ne sont que les enfants des enfants de nos voisins et pour les autres, faut pas déconner, déjà que grâce à nous, les pays émergeants ont du travail, il ne manquerait plus qu'ils se plaignent, ces ingrats).

C'est la même chose avec l'opposition entre écologie et culture que Iegor caricature avec une conviction aveugle, comme si l'écologie rejetait le développement personnel, notamment par la culture. Le plus probable, à mon avis, est qu'il y a bien une schizophrénie entre la tentation des possibles culturels et épanouissants (je ne parle pas des autres, ni de la culture qui ouvre l'esprit à peu de frais environnementaux - et, soyons clair, je ne parle pas d'éco-culture) rendus possibles par le monde moderne (prenons pour seul exemple la découverte individuelle du monde par des voyages nombreux, quand elle arrive à ne pas se transformer en tourisme de masse) et ce que nous pouvons nous permettre pour ne pas vivre au-dessus de nos moyens, mais cette schizophrénie était la même à l'âge du bac à sable, quand il fallait partager son goûter ou ne pas casser ses jouets, il a bien fallu apprendre à réfreiner ses pulsions, et c'est cela aussi la culture. Je trouve qu'occulter la question au nom de la culture elle-même, c'est clamer le droit à la bêtise au nom de l'intelligence (ce qui peut peut-être se défendre, la bêtise étant parfois salvatrice, mais je pense en d'autres circonstances). Une fois de plus, ce qui me chagrine c'est qu'Iegor dénonce l'absence de débat, mais tranche tout aussi sec dans l'autre sens, autant dire que pour mettre en place le dialogue sur des questions dont les réponses n'ont rien d'évident et sont sans doute collective il y a probablement mieux (mais je suis là tellement premier degré dans ma lecture que je suis incapable de voir qu'il voue une foi infinie à un obscurantisme pour en dénoncer un autre, aveugle que je suis).

Il y aurait tant à dire encore, par exemple sur la science qui est présentée à la fois comme celle qui nous sauvera et celle qui est incapable de construire des modèles prédictifs sur le climat (même si d'un chapitre au suivant, tout change sur ce point) et dont les protagonistes sont dépeints comme des merdes quasi-consanguines, que je ferais mieux de me taire tout de suite et de ne pas trop m'attarder sur le fond, puisque tout cela n'est que du second degré (comme les brûlures infligées). Ce qu'il reste, et que l'auteur a l'air de revendiquer, c'est la dimension hautement littéraire de l'œuvre que je veux bien entrevoir une fois bus deux ou trois litres de vervaine et qui m'interdit finalement de dire que ce livre fait plutôt du tord. Car, si c'est de l'art, même si c'est cochon, je concède bien volontier que l'œuvre a un droit à l'existance et qu'elle est le fruit de la rencontre de la démarche de l'auteur et de son lecteur. À ce titre, il est indéniable que l'ouvrage a nourri mon petit cerveau en lui rappelant d'éviter les diagonalisations raisonnantes, même s'il aurait sans doute d'avantage apprécier d'autres types de nourriture. Pourtant, j'ai moi-même parfois un goût léger pour le taillage de short un peu facile, j'aurais donc dû être heureux de cet amoncèlement de piques faites d'un alliage de pertinence et de mauvaise foi un peu grossière (comme si les vendeuses de ma Biocoop picarde étaient plus désagréables que des caissières danoises). Il est vrai que certaines étaient belles (des pics, pas des vendeuses, même si les vendeuses ne sont pas forcément vilaines, mais ce n'est pas le propos) et que cela ne fait jamais de mal de s'en prendre un peu dans la gueule. Mais bon, maintenant, ily a un temps pour tout, je vais aller laver ma chemise avant que les grumaux ne collent de trop et stocker le petit bloc de carbone au fond de mon étagère (ceci étant, je le prète à qui veut, il n'est pas trop utile de l'acheter).
Chronique postée le 22/05/2011 et signée Pierre
"On sacrifie toujours quelque chose à la facilité"

---
Divers : ...
Pays de l'auteur (Gran, Iegor) : France

Informations géographiques : Paris
Informations temporelles : contemporaine