Mythologies
de : Barthes, Roland

Est-ce un fait qu'à mesure que les siècles s'écoulent les philosophes deviennent de plus en plus abscons ? Les Grecs et les Romains parlaient bien, mais étaient compréhensibles (certes, une fois ramenés à une langue vivante), au siècle des Lumières, finalement et malgré les préjugés de ma dernière chronique, ce qui se concevait bien s'énonçait clairement, Nietzsche commençait à corser l'affaire, Heidegger n'en parlons pas et j'ai des souvenirs de lutte intense à la lecture de Hans Jonas. Lutte, sueur et larme dont il ressort forcément quelquechose sur le fond et quelquechose que l'on a mérité, mais aussi un sentiment de ne pas être le cœur de cible. Notre ancien ministre, le père Ferry, avait proposé dans Apprendre à vivre que le philosophe moderne se spécialisait dans des domaines de plus en plus techniques et pointus, comme la recherche de façon générale, ce qui fournirait une explication crédible, le public visé se réduisant à mesure que les idées s'affinent. On pourrait dire que le petit peuple n'a pas besoin de s'accrocher à son slip pour attaquer de telles lectures, car, heureusement, il reste quelques grands intellectuels vulgarisateurs, tels que Bernard Henri Levy, mais son acronyme fait tant penser à une ligue de Hockey belge que je ne tiens pas à m'attarder sur son cas, ni à le classer dans la case philosophe. Bon, et puis, il y a toujours des exceptions aux règles, il parait que Deleuze se lit très bien, il faudra vérifier un jour, mais globalement, les choses ne vont pas en se simplifiant, c'est sûrement une affaire d'entropie qui croit inéluctablement avec le désordre de l'univers, y compris au niveau des idées. Alors quand j'ai dit que ces Mythologies étaient, par un heureux hasard de calendrier, les premières lectures pour ma fille à la maternité, il m'a fallu jouer des coudes pour que mes auditeurs souvent amicaux ou familiers n'aillent pas appeler la DASS pour mise en danger prématuré d'un cerveau en bas âge. Pourtant, j'assume, ce livre est un très bon livre pour enfant, les phrases sont chantantes et je puis vous assurer de l'effet apaisant dans les premiers jours et souriants dans les premières semaines de ces lectures sur un jeune enfant à la découverte du monde. Quant à savoir s'il ne faudra pas alterner avec d'autres lectures bientôt je ne dis pas, mais ce bon vieux Roland est tout de même une alternative crédible au règne absolu de oui-oui avec sa putain de voiture jaune et des Teletubies dont j'ai déjà dit en ces lieux tout le mal qu'il fallait en penser.

Ces mythologies se lisent donc fort bien, reste à savoir, comme une angoisse récurrente, de combien je suis passé à côté. Pour en juger, il y a la seconde partie du livre qui est un essai complémentaire aux mythologies en tant que telles, sur le mythe aujourd'hui (par aujourd'hui, il faut entendre les années cinquantes). Et, effectivement, autant les mythologies se lisent comme on pourrait lire Métro dans le froid du matin et l'engin du même nom (en termes de facilité de lecture s'entend, pas d'épanouissement du lecteur), autant l'essai qui fait suite incarne davantage la logique de densification du discours philosophique au cours des siècles que j'évoquais plus haut. Bon, c'est encore un livre qu'il faudra relire une poignée de fois, ma fille n'est pas sortie de l'auberge, mais à y bien réflechir, l'essai abscons est le bienvenu en offrant une grille de lecture à la première partie du livre.

Toujours est-il qu'à ma première lecture, je n'étais pas enfermé dans ces grilles et j'ai donc pu profiter naïvement des mythologies, qui sont une succession de textes courts sur ce qui fait la société bourgeoise et française des années 1956 et 1957. À plus d'un titre, c'est un régal. Tout d'abord, par la visite du temps d'avant, pour tenter de comprendre comment les gens pouvaient bien vivre alors que tant de choses aussi essentielles que les téléphones malins de poche manquaient au monde. La modernité automobile du moment était la DS, la margarine était à l'apogée de son règne, OMO surfait la vague moussante des lessives modernes. Toutefois, en dehors de cette petite patine du temps sur la forme, les mythes et le fond de la société n'ont pas réellement évolués depuis l'heureuse époque de l'entrée dans les trente glorieuses, peut-être que ce qui était alors naissant est maintenant bien ancré ou que maintenant que nous avons donné un nom à ces grosses ficelles, nous vivons dans plus de cynisme (c'est d'ailleurs, un des reproches adressés par Annie à Roland le briseur de rêve), mais globalement, rien n'a changé. C'est, d'ailleurs, d'après Roland, un des points clés des mythes : proposer un présent éternel, en nous faisant croire que le monde et son ordre sont immuables, ce qui n'est pas sans rappeler la fin de l'histoire que ce bon vieux Fukuyama avait remis au goût du jour dans les années quatre-vingt dix (et que l'on semble devoir au père Hegel, aussi occupé qu'il soit avec Spinoza). Conserver un présent immuable ou nous faire croire qu'il y aurait fort à perdre à vouloir tout changer, encore une grosse ficelle mythologique que Roland pourrait toujours observer aujourd'hui : s'accorder sur le fait que l'Ordre provoque un peu de mal dans un coin mais tellement de bien par ailleurs qu'il ne serait pas raisonnable de s'en passer, stratégie de la vaccine où l'on confesse une partie du mal pour faire passer le reste du plat de couleuvre. Avec un peu de mayo, il parait que cela passe mieux, enfin, peut-être.

Mais pour Roland, pas question de mayo, il préfère détricoter avec plaisir le chandail (et pas le maillot, je n'avais pas osé jusqu'à cette parenthèse) mythique et bourgeois fait de ces grosses ficelles, il est méticuleux et un poil irrespectueux et tout y passe, mais je me garderai de le paraphraser de trop, dans ce livre, c'est simplement comme dans le cochon. Peut-être que le résultat du détricotage sera moins simple à lire qu'un monde bien organisé où les gens sont classés par catégorie (l'usager face au gréviste, oubliant que ce sont les mêmes hommes, finalement), où la qualité des choses peut se mesurer et se quantifier (au théatre, on en veut pour notre argent) pour tout voir par les yeux de la sphère économique (je sais, une sphère avec des orbites occulaires a de quoi surprendre, mais bon) et où le bon sens doit être le roi, accompagné de ses tautologies et autre bouvard-et-pécuchéïté (que Roland dédie au maître des lieux), pour ne pas trop penser (c'était aussi l'heureuse époque de Poujade). Mais cette simplicité vaut-elle vraiment que l'on se foute de notre gueule pour elle ? À chacun de répondre et d'essayer de prendre ses responsabilités. Pour ma part, je trouve le portrait proposé par Roland le plus souvent tout aussi effrayant que juste et, comme je le disais plus haut, terriblement d'actualité (j'admets tout de même que l'exercice de ces mythologies s'appuie sur le choix d'un regard sur le monde, c'est donc partiel et partial, mais comme cela dénonce globalement la courte-vue, cela me va). Et Roland, d'une certaine manière, aide à mettre des mots sur le monde dans lequel on vit, résolument petit-bourgeois en nos latitudes et auquel je suis suffisamment attaché (dans les deux sens du terme) pour que la lecture de ces mythologies bouscule certaines de mes habitudes et m'amène à réflechir en me laissant parfois assez dubitatif. À titre d'exemple, la vacuité de l'aventure moderne dont le seul but est le dépassement de soi et sa mise en danger sans autres fins, ce qui est illustré par le terrible chapitre dit "Bichon chez les nègres" où un jeune couple emmene son enfant dans des contrées canibales (mais il n'en reste pas moins qu'un grand champ de poudreuse montagnarde est aussi vain qu'agréable) ou encore la photographie, où le photographe se voit reprocher d'imposer son regard au spectateur (qu'est-ce que la photographie ?). Tout est vain, nous vivons englués jusqu'au cou dans l'artificialité du carton-pate. Comme le disait Annie, une fois que tout est détruit, il reste à reconstruire et ce n'est pas forcément quelquechose auquel Roland a pensé. Mais il fallait bien qu'il nous laisse un peu de boulot à redonner un peu de sens, tout de même.

Chronique postée le 20/12/2011 et signée Pierre
"On sacrifie toujours quelque chose à la facilité"

---
Divers : ...
Pays de l'auteur (Barthes, Roland) : France

Informations géographiques : France
Informations temporelles : 1956-1957

---
Dans le même genre...
Du même auteur dans Bookine :
La chambre claire - note sur la photographie, par Hern42.