Nineteen Eighty-Four
de : Orwell, Georges

Commençons par une citation de Mr Orwell: "A man who gives a good account of himself is probably lying, since any life when viewed from the inside is simply a series of defeats." Hop, voilà, ça rassure, non ?
Aller, encore une couche : "WAR IS PEACE, FREEDOM IS SLAVERY, and IGNORANCE IS STRENGTH!"

Par pure coïncidence j'ai lu dans un article du Monde de je-ne-sais-plus-quand (sans doute début 2012) : "[parlant des Coréens du Nord qui pleurent leur dictateur mort] combien l'esprit critique est fragile, combien l'humain peut être programmé, déprogrammé, manipulé. Toujours avec la même recette : un ennemi, un récit et la peur en guise de chien de garde." Il me semble qu'avec "1984", on était déjà en plein dedans, en 1949 lors de la première publication du livre... Parfois voire même souvent le hasard fait bien les choses.

Ceci étant posé, et au vu de la situation politico-économique globale actuelle il me semblait (bis repetita) que la relecture de "1984" s'imposait. C'est parti de "Catch 22" pour ceux qui suivent l'actualité bookinienne. Donc, petit saut dans les librairies d'occasion de ma nouvelle patrie d'adoption (au sens large métaphorique hein, la Patrie, tout ça, ce sont des notions qui me sont assez étrangères...) et acquisition de l'objet dans une jolie édition de poche des années 60 du meilleur effet, avec en prime "The Animal Farm" du même auteur pour plus tard. Il ne faut pas me laisser entrer dans une librairie, c'est mauvais pour moi. Ils sentaient bon le grenier ces bouquins, ça a été un plaisir de les trimballer de partout. "1984" n'aura pas fait long feu, je l'ai englouti, il faut dire que je n'en avais qu'un souvenir partiel et ce que les médias utilisent à son propos est principalement l'iconographie Big Brother. Il y a bien plus dans ce livre, Big Brother c'est la partie émergée du proverbial iceberg. Je ne suis d'ailleurs pas totalement persuadé qu'une partie de la population n'utilise pas l'idée uniquement en rapport avec les débuts de la télé-réalité (en Hollande) et que la référence originelle soit perdue... Bref, encore mon élitisme qui prend le dessus quand je regarde ailleurs. Big Brother représente bien plus que la surveillance permanente mais c'est ce qui en reste au final. Dans le livre, Big Brother surveille principalement par le biais d'écrans de télévision (bidirectionnels), sans doute de nos jours l'idée est plus répandue via les caméras qui sont installées partout contre les attaques terroristes, pour la sécurité des usagers, ou bien les webcams activables à distance, mais ça sert contre la pédophilie bien entendu... Oups je m'emballe.

Ce n'est pas cette petite chronique qui va rendre justice à la richesse de l'oeuvre, ni ne va tenter d'être exhaustive sur les thèmes ou les implications (et pas que dans la de tous les jours, à la recherche de vie privée sur Internet ou autre débat de notre temps, oups et que je me ré-emballe) mais il y a tout de même quelques idées qui ont eu plus d'impact sur moi que d'autres...

Il y a par exemple les nombreux jeux de mots et de paradoxes dans l'univers IngSoc (pour "English Socialism") créé par Orwell : le ministry of peace (MiniPax) s'occupe de la guerre tandis que le ministry of Love (Minilove) s'occupe des tortures et des lavages de cerveaux et autres activités lobotomisantes... Sublimes ironies, la paix est assurée (ou forcée hein...) intramuros par la guerre constante aux portes de l'Etat tandis que tout l'amour que les gens portent à Big Brother provient des lavages de cerveaux et de l'endoctrinement. Le ministry of Truth (Minitrue) est tout aussi intéressant, s'occupant de censure, de remaniements historiques afin de ne jamais avoir quoi que ce soit qui soit en désaccord avec la politique courante de l'Etat et du Parti, l'orthodoxie à son paroxysme. C'est le ministère où travaille le héros du livre ou tout du moins l'un des protagonistes principaux : Winston Smith. Pour l'amour de la complétude, il y a quatre ministère le dernier est le ministry of Plenty (Miniplenty) qui bien évidemment s'occupe du manque et du rationnement... Le tout est bien englué dans toute une propagande et contrôlé par la "thought police". Chaque petite chose a été soigneusement pensée par Orwell, le nouveau langage "Newspeak" et son impact sur la société (à noter qu'un appendice complet, sous forme d'essai académique, est consacré au Newspeak en fin de volume), bref, tout. Tout, vous dis-je ! C'est surtout en cela à mon avis que le livre est fascinant. Les inspirations d'Orwell viennent pour beaucoup de l'Union Soviétique de Staline : propagande, révisions de l'histoire, espions dans les familles, emprisonnements et tortures pour avoir eu des pensées contre le parti, etc. Ceci dit, il a bon dos Staline -- et une belle moustache aussi, comme Big Bro! --, non qu'il ne soit pas responsable des horreurs qui lui sont imputées, je ne suis pas un spécialiste, mais le Monde est rarement en reste lorsqu'il s'agit de trucs atroces à un moment ou un autre de son histoire... L'Angleterre durant la seconde guerre mondiale est une autre source d'inspiration pour l'IngSoc.

Très rapidement, le livre suit notre Winston alors qu'il se rebelle contre le Parti et Big Brother (principalement mentalement au début), poursuit une aventure sentimentale avec Julia (elle même une rebelle). Ils finissent par se faire trahir et prendre, sont torturés et re-formatés, puis ré-insérés dans la société, jouets du Parti, totalement désespérés, cadavres ambulants. En sus, il y a toute un galerie de personnages plus ou moins importants, ils ne sont pour la plupart que brièvement décrits et ce pour les besoins de l'histoire mais on on se fait une bonne idée de chacun, assez pour en avoir une représentation mentale assez précise. C'est une des raisons qui me poussera à ne pas chercher à voir le film tiré du livre, tout du moins pas pour le moment.

Je crois que ce qui m'a le plus frappé, et c'est une chose que j'avais bien oubliée, probablement parce que je n'avais que peu compris l'affaire lors de ma première lecture (j'étais jeune, je crevais de faim... pardon...) c'est la fin terriblement triste et noire. Même si je ne suis pas un fan des happy-endings je ne m'attendais pas à tant de désespoir. Pas la plus petite lueur... Ai-je un coeur de muffin ? "1984" est un roman de trahisons, pluriel, point.

Fidèle à mon habitude de nerd pluri-monomaniaque j'ai cherché un peu dans la culture (dans et hors) littérature ce qui pouvait se rattacher à "1984". Evidemment il y en a des tapées... Bon, j'ai évité l'album du même nom (de la même date ?) de Van Halen, il faut pas non plus déconner, en dehors de leur premier album eux, je ne vois pas trop ce qu'il y a à sauver. Et je n'ai pas fait trop l'effort de regarder le film donc. En revanche j'ai, avec délectation, re-visionné "Brazil" de Terry Gilliam ! Le ton est plus léger -- ceci dit ce n'est pas très dur de faire plus léger que le livre... -- voire même c'est assez drôle parfois mais les thèmes abordés sont finalement assez similaires. D'ailleurs un des titres de production du film était "1984 and a half." et Terry Gilliam admit avoir eu le livre en tête (même s'il admit aussi ne l'avoir jamais lu !) Alors évidemment ce qui m'a frappé c'est l'extraordinaire travail sur l'identité visuelle, ce mix entre une noirceur ambiante et le coté clownesque de l'ensemble jusque dans le décor qui semble faire des clins d'oeil macabres à chaque coin de rue. La figure de Big Brother reste absente du film mais toute la hiérarchie et l'aspect kafkaien et orwellien (oui oui) peut faire tout autant réfléchir que la lecture du bouquin. A part cela, les fans de Radiohead connaissent sans doute le titre "2+2=5" ou bien "Karma Police" qui est sans doute un dérivé de la "Thought Police". Bref, il y en a des tonnes... Le grand philosophe Zach de la Rocca ne chante-t-il pas "... but this little brother is watching you too" sur "Testify", hein ? Et je vous laisse ré-écouter "Faith Collapsing" de Ministry pour entendre les samples du film. Bref bref, il y en a des tonnes...

J'aimerais bien faire un parallèle avec les théories du complot. D'une parce que je me refais les X-Files dans l'ordre chronologique et un par un (ça va sans doute pas aller dans le sens de la socialisation ça...) ; de deux parce qu'avec cette histoire de théorie du complot je me pose souvent la question de la poule et de l'oeuf. Car dans "1984" tout le monde est un traitre à la solde de quelqu'un d'autre, en fait tout le monde est un traitre à la solde du Parti lequel à des agents cachés dans toutes les couches hiérarchiques des ministères, même dans la plèbe, pensez ! Les agents de la "Thought Police" sont partout. Lorsque Winston rencontre un membre très haut placé dans le Parti, celui-ci lui donne le livre base de toute la rébellion (intitulé "The Theory and Practice of Oligarchical Collectivism" écrit par un certain Emmanuel Goldstein, l'antéchrist incarné, Trotsky...) mais l'ensemble n'est qu'un piège. C'est une affaire sordide au final et même s'il n'y a vraiment que très peu d'espoir tout au long du livre, juste avant leur capture Winston et Julia vivent une vie aventureuse et l'écriture tend à nous faire penser que ça va bien se passer. Lors de la capture (et la subséquente torture...) j'ai ressenti le même genre d'énervements que je ressens lorsque je regarde un épisode de X-Files où des agents de la CIA ou NSA ou autre (les méchants hein, on est dans la théorie du complot) se pointent et flanquent tout par terre, effacent les preuves, etc., pauvre agent Mulder... En bref, l'horrible injustice, en plein dans le pathos (facile ?) Et ça m'arrive de plus en plus quand je lis les nouvelles de par le Monde, il est des fois où je dois faire des pauses, trop de nouvelles du Monde et c'est la crise de foi (pour peu qu'on en aie un peu, pas la Foi hein, la foi en l'Homme par exemple). Bref, je suis trop sensible sans doute, tout cela n'est pas bon pour ma tension... Qu'est-ce que je disais ? Ah oui, coeur de muffin...

Il va sans dire que je recommande à quiconque ne l'aurait pas lu ou bien pas relu depuis un moment de se jeter toute séance tenante sur "1984". Je l'ai offert pour Noël à de la jeunesse, de manière très subtile, bref... je l'ai imposé aussi dans la conversation à pas mal d'endroits, encore un truc qui ne va pas aller dans le bon sens, avec X-Files. De mon coté j'ai "The Animal farm" (1945) bien-sûr -- encore que Orwell aie écrit beaucoup et que quasiment tout à l'air diablement intéressant, je déteste les livres, on en lit un et il faut en lire douze autres, au bas mot... -- mais aussi peut-être vais-je continuer de me passer la corde au cou en lisant (re- pour certains) : "A brave new world" (Aldous Huxley, 1932), "We" (Yevgeny Zamyatin, 1924), "Kallocain" (Karin Boye, 1940) ou encore "Fahrenheit 451" (Ray Bradbury, 1951), "The Handmaid's Tale" (Margareth Atwood, 1984 justement)... Et pourquoi pas "Darkness At Noon" de Arthur Koestler, même si ce n'est pas à proprement parler une dystopie ? La liste est longue mais je crains de sauter du tabouret à un moment, peut-être devrais-je plutôt me plonger dans une héroic-fantasy quelconque ou bien dans une analyse sociologique des Bisounours (j'ai eu un mal de chien à retrouver le nom de celui (et c'était une celle au final) qui avait un arc-en-ciel sur le bide !)

Bon, on se voit dans la pièce 101 ? La mienne sera peuplée de Bisounours...

Quelques références, à toutes fins utiles :
http://jackofkent.blogspot.com/2009/02/why-did-george-orwell-call-his-novel.html
http://www.themodernword.com/pynchon/pynchon_essays_1984.html
http://www.resort.com/~prime8/Orwell/whywrite.html
Chronique postée le 25/02/2012 et signée Hern42
"Quoi !? Avec plus de cinq livres par an je suis un *gros* lecteur... Et l'Arlequin, c'est du SlimFast ?"

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Divers : Première publication en 1949.
Pays de l'auteur (Orwell, Georges) : UK

Informations géographiques : Londres
Informations temporelles : En 1984, dans le futur, de l'époque...