L'enfant
de : Valles, Jules

Quand j'avais cet enfant dans les bras, nombreux sont ceux qui m'ont dit que cela leur rappelait le bon vieux temps du collège. Et voilà, une fois de plus, on avait oublié de me prévenir que c'était un classique. Il m'a fallu découvrir Jules par son dictionnaire d'argot dans une librairie anarchiste pour me donner envie de voir ce qui avait fait sa renommée en allant chercher d'autres ouvrages. À chacun ses chemins vers la connaissance, le mien n'était pas le plus direct et me laisse un peu cette impression que l'on peut avoir en montagne quand, après cinq heures de marche et deux milles mètres de dénivelé, on arrive sur les pourtours magnifiques d'un lac, à côté duquel se trouve le parking pour les voitures des non-méritants qui se gavent à la baraque à frites. Manquant donc d'un chauffeur, je n'ai pas pris le cornet de frites et j'ai commencé la découverte de l'œuvre de Jules par ce premier volume d'une trilogie fortement autobiographique, malgré la vaine tentative de l'auteur pour le masquer en changeant le nom du héros. Comme fréquemment ces derniers temps où je (re)fais doucement mes classiques lacunaires, j'avais dans les mains une édition dédiée à un public de petits fumeurs de joints dans les chiottes, enfin de collégiens, et le texte était donc accompagné de quelques notes et explications pour donner de l'envie à cette bande de jeunes d'approfondir la lecture plutôt que de compulsivement pianoter sur leur micro-onde de poche. C'est intéressant, cela donne aussi l'impression insouciante d'être jeune puisqu'au moins une personne sur cette terre vous prend pour tel et cela permet de voir un peu ce qui est effectivement autobiographique et ce qui l'est moins. Et puis, il faut dire que celui qui était en charge des notes de bas de pages y a tenté son heure de gloire. Sans doute sous substances stupéfiantes confisquées aux gamins dans les chiottes, il part en effet dans des tyrades allucinantes, tantôt sur le monde paysan de l'époque tantôt sur l'auteur lui-même, dans un style très littéraire. J'ai d'abord trouvé que ce manque de sobriété modeste ne collait pas trop au concept de notes de bas de page, car cela fait un peu d'ombre au texte en lui-même et brise le rythme de la lecture, mais finalement, je mets cela sur le dos de l'enthousiasme plutôt que de la pédanterie.

En dehors de ces notes de bas de pages, le livre relate l'enfance de Jules Valles (autorebaptisé Jacques Vingtras), je précise au cas où une certaine ambiguïté avait été apporté par le titre, depuis les souvenirs des premiers coups portés par sa mère jusqu'à la montée à Paris pour poursuivre ses études (et découvrir la ville). L'action doit se placer autour des années 1850, ce qui fait de l'ouvrage un témoin du way of life de l'époque. Comme toujours en pareille circonstance, j'aime bien, je découvre, pensez, on allait alors en bateau sur la Loire pour voyager d'Orléans à Nantes, les campagnes étaient paysannes et les enfants bien plus cruels que de nos jours (je ne sais pas si, même dans nos quartiers à karsheriser d'urgence, il y a beaucoup de marmots qui coupent les queues des chats pour le plaisir ; bon, si on écoutait TF1, ils nous diraient sans doute que les chats, c'est à coup de kalachnikov que les petits sauvageons leur font un sort, mais c'est juste si on écoutait TF1, on n'est pas obligés). C'est sans doute pour cela que l'éducation à l'époque, avant les sornettes de la mère Dolto, c'était pas de la mièvrerie d'écoute d'enfants pourris gâtés : ça marchait à la torgniole et il faut bien le dire, ça marchait droit, même s'il y avait parfois quelques pertes. Bon, je vois venir la bande de beatniks, sans doutes d'anciens collègiens qui passaient leur temps aux chiottes, venir me dire que tout cela, c'est une affaire d'œuf et de poule et que les enfants arrachaient la queue des chats par reproduction du geste parental, mais moi, ce que j'en dis, c'est simplement que le livre témoigne de comment les enfants de l'époque étaient reconnaissants de se faire bien éduqués. Ainsi de l'amour de Jacques pour sa mère, qui la remercie de ne pas faire preuve de faiblesse en ne le gâtant point. Ces passages fréquents de reconnaissance de l'amour maternel sont écrits avec beaucoup d'ironie par un auteur qui prend du recule sur sa jeunesse mais qui conserve dans son écriture la naïveté du regard de l'enfant (qui prend pour postulat incontestable l'amour que lui porte sa mère). Et puis au fil des pages, doucement glisse son point de vue sur ce qui lui semble être la normalité en termes d'éducation des enfants vers les alternatives à ce bonheur du fouet. C'est assez cynique, mais ces contrepieds prêtent, malgré leur grande répétition, à sourire.

La relation à la mère est ainsi assez centrale dans le livre, une mère rêvée qui ferait sans doute honte et mal si on était son fils, entre les habits stupides et les nombreuses vexations qu'elle inflige à son fils, dans un mélange de tentative d'éducation stricte et d'amour raté. Au-delà de cette belle relation, le livre de Jules est le récit d'une tranche de vie riche en rebondissements ; tous les enfants avaient-ils une vie aussi trépidente en ce temps ? Ou bien, sont-ce les grands hommes qui ont une enfance qui annonce la richesse de la suite ? Sans doute encore une affaire d'œuf et de poule, mais comme je n'ai pas l'intention de faire d'œuf frit sur mon CPU tout de suite, je ferai mon Normand en ne tranchant point, il est tout de même heureux que les gens qui écrivent des livres aient des choses à dire (et encore un œuf et une poule pour faire un heureux hasard). Sinon, on s'emmerderait sec à Bookine à se fader des bouquins qui ne racontent rien. Et, avec Jules et son pote Jacques, ce n'est pas l'inaction qui domine, même si on ne peut que constater l'absence de guerre interstellaire et de vaisseau cosmiques, mais cela, c'est sûrement l'époque (et comme il y avait déjà des bateaux sur la Loire, je vois pas ce qu'on peut demander de plus,... des bateaux sur la Loire, tout de même, quand est-ce que cela a cessé et que ces bateliers ont fait faillite ?). Bref, l'époque, c'est intéressant de s'y plonger, avec ses différences sociale, le monde paysan, l'école, à partir d'un témoignage en direct et non d'une de ces reconstructions qui fleurent bon le "c'était mieux avant" à la Amélie Poulain (où tout n'est évidemment pas à jeter), les Choristes ou le retour de la revanche de la guerre des boutons qui nous a été infligée récemment et en deux exemplaires. Je sais, c'est pas tout à fait la même époque, mais je pense qu'on pourrait détourner les écrits de Jules pour contribuer au portrait de cette douce France républicaine qui savait ce qu'était l'identité nationale, paradi perdu. Et ce serait faire injure à l'auteur, protégeons-le.

Chronique postée le 08/03/2012 et signée Pierre
"On sacrifie toujours quelque chose à la facilité"

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Divers : ...
Pays de l'auteur (Valles, Jules) : France

Informations géographiques : France - province et Paris
Informations temporelles : ~1850