Homo Sampler
de : Fernandez Porta, Eloy

Homo Sampler, voilà un bouquin qui a de la gueule. D'ailleurs, je ne m'y suis pas trompé, une fois de plus en voulant jouer au grand dans le rayon des livres pour grandes personnes (j'allais dire pour adultes, mais, mon petit doigt me souffle que cela est conoté, peut-être). Il a fait partie du même coup de filet récidiviste que la science gouvernée, avec à peu près la même histoire : sa couverture aguicheuse (un homme de néandertal en peau de bête avec le S de superman sur le poitrail et un crâne de bête dans la main, avouez que c'est difficile de résister) qui m'a tourné dans la tête tant que l'achat compulsif n'avait pas eu lieu. Bon, j'avais tout de même jeté, au-delà de la chute sous le charme du beau mâle au gros gourdin de la couverture, un oeil à la quatrième de couverture : un professeur de littérature de Barcelone, essayiste, parle culture et consommation de masse sur un ton enjoué. Moi, je me suis dit, Barcelone étant un spot incontournable pour la planche à roulette, ce livre ne peut pas être foncièrement mauvais. Et puis, tout incontournable que soit le spot, je l'ai toujours contourné, donc cette lecture c'est un peu un wheeling sur le plan incliné devant le MACBA, une façon de rattraper le temps perdu. Enfin, merde, voilà que vous me demandez de me justifier chaque fois que je lis un truc, je commence à en avoir un peu assez, Homo Sampler, c'est un bouquin qui a de la gueule et c'est tout. Et je l'ai lu, et c'est tout.

Et c'est tellement tout que si vous insistez, je pourrais bien m'arrêter là, ce qui serait somme toute assez inhabituel, vu mes coutumes déblatératives et bookiniennes. Effectivement, ce n'est pas aujourd'hui que je vais me refaire, alors parlons un peu de l'Homo Sampler, stade contemporain de l'évolution de l'Homme moderne dans les contrés aisés où la pignole intellectuelle fleurte avec la consommation de masse. Le livre décrit trois grandes facettes de cet homme moderne, dans trois essais presque indépendants. Le Ur, le temps samplé et le trash de luxe. C'est de loin le premier sur lequel j'ai le plus accroché, peut-être parce que c'était le premier et que j'étais un peu plus concentré, ou bien qu'il était mieux écrit ou tout simplement que le concept me parlait d'avantage : le Ur c'est la recherche de l'authenticité en revenant à l'origine des choses dans notre monde où tout le sens a été détruit, sans doute par le trop de réalité (d'ailleurs, je pense que mon amie Annie, serait cataloguée reine du Ur par Eloy). Il tâche d'en montrer les différentes facettes, du resto qui a ouvert il y a peu avec une décoration traduisant l'ancien temps flambant neuf et une carte avec des produits locaux et traditionnels à Roots de Sepultura où la recherche d'instruments anciens et de rythmiques tribales est bien la preuve de l'Urité du groupe. L'avis de Eloy est que tout ceci est en fait artificiel, je ne sais pas s'il dit que c'est souhaitable pour avoir un peu de baume au coeur en se mentant un peu, mais à aucun moment il ne peut imaginer qu'une démarche authentique puisse vraiment l'être réellement(tout comme un homme qui dit qu'il ment toujours implose instantanément sous le poids du non-sens, l'authenticité meurt dès lors qu'elle se dit authentique en notre monde artificiel - ce qui pourrait se résumer en : tout ce que notre société touche est instantanément souillé). Et là, tout de même, on voudrait bien demander à Annie de venir nous filer un coup de main, car, si plus rien n'est authentique, il ne nous reste plus qu'à croiser les doigts pour que Fessenheim fissure fissa, parce que, si plus rien n'a de sens, à part enchaîner les gangbangs autour de la piscine, je ne sais pas ce qu'il nous reste. Et je ne suis pas tout à fait convaincu du programme.

Les deux parties suivantes sont sur la même fréquence, globalement, du cynisme, de l'humour et une bonne connaissance de la culture, art moderne, comics et musique en tête. En gros, le temps samplé raconte comment notre relation au temps a été modifiée par la modernité. Il commence le chapitre par une analogie avec un match de basket où tout est fait pour créer des évnements exceptionnels en permanence, une sorte de médiocrité permanente où tout a son heure de gloire, et je vous laisserai lire la suite par vous même. Quant au trash de luxe, il est l'heureux successeur du pop, la classe en moins. Tout ceci est surtout l'occasion d'un voyage souvent désabusé et parfois drôle, mais toujours de bonne humeur, dans un monde coloré baignant dans la culture moderne. On sent que Eloy est bien à l'aise dans ce milieu, un peu sur la brèche de la tendance moderne, voire post-moderne, au bas mot. Sans grand espoir sur le sens du monde et de la culture, et du coup d'un profond cynisme, mais parfaitement assumé pour en rire et en être heureux, parce que tout de même la vie est trop courte pour ne pas se plier à l'injonction de bonheur qui nous est faite à chaque minute. Je ne suis pas forcément convaincu par les points de vue d'Eloy, il n'en reste pas moins que le voyage proposé est riche et souvent dépaysant, du moins pour moi. D'ailleurs, il y a dans bookine, comme dans certains jeux video (à ce qu'on raconte ; je pourrais aussi faire la comparaison avec MS-excel et son simlateur de vol, mais je ne ferai pas cet affrond au maître des lieux), des niveaux cachés, ainsi des chroniques pulp à la Française. Pour ceux qui ont trouvé le passage secret (qui s'atteint avec un raccourci clavier à 247 touches, je vous donne la première : \), ils savent que je disais alors qu'il y avait des poches d'humanité qui ne communiquaient pas entre elles. Ainsi, des clubs échangistes ou de la culture qui sont des poches autonomes. Ces poches me fascinent pas mal, quand on pense à ce pour quoi vit un joueur de tennis professionnel et un petit Rwandais. Comme je le disais plus haut, Eloy maîtrise culture et sous-culture et vit pour elles, dans l'attente curieuse de ce qu'elles pourront bien inventer. C'est un petit monde à part entière, tout comme le monde de la musique, de la photo, de la mode, du cinéma, de la télé, de la recherche, de "l'autre monde est possible", du catholicisme moderne, pour ne citer que quelques exemples. Certes, il y a des passerelles mais qui sont autant de contradictions et de schyzophrénies qui de fait mettent en avant l'artificialité de la culture à laquelle pourtant on aimerait tenir (j'exagère, car les passerelles entre musique, skateboard et art modèrne nourissent sûrement la cohérence de la poche globale qui les contient) : que penser de la soif d'intellectualisme quand on voit le pillage planétaire ? Je n'ai pas de réponse, que de la schizophrénie sur ce coup-là.

Bref, une jolie déambulation dans ces trois essais qui se succèdent avec joie et permettent sans doute un petit verni sur ce qu'il se passe de nos jours, pour ce qui est des concepts, pas forcément convainquants pour qui ne les comprend pas en n'étant pas assez culturel, il faudra sans doute que je repasse. Comme quoi, on peut lire sans rien comprendre et prendre du plaisir (il y avait Chut de Gourio, celui des brèves de comptoir qui font mal au crâne, sur un thème similaire, un inculte (tiens c'est le hasard, mais c'est le nom de la maison d'édition du présent ouvrage) qui se met à faire semblant de lire des livres par amour pour une bibliothécaire, quand est-il crédible de tourner la page ? C'était touchant). Le tout dans un livre qui a de la gueule, dans une traduction souvent un peu maladroite, parce que le style "t'es mon pote, j'envoie des grandes exclamations à tout va" ne colle pas trop en Français, on dirait un espagnol qui parle du bon français, je trouve, et puis, il y a des traductions hasardeuses : dans quel videoclub trouverait-on une jacquette de VHS traduite de "the endless summer" et dans quelle station météo parlerait-on du courant de jet (ou un truc comme ça, mais honte à moi, je n'ai pas retrouver la page) ? Hormis ces détails, la forme est agréable et parfois un peu surprenante, avec des métaphores à la pelle, des micro-histoires pour donner les idées par l'exemple (qui dans cette salle parle de story-telling ?). Ce n'est pas désagréable et, comme de toute façon je n'ai pas lu pour comprendre, cela va bien à mon esprit qui se décartésiannise à (tout) petit feu. Il reste une question qui me brûle depuis et plus que l'attente de l'achat compulsif : est-ce, comme Eloy le prétend, par masochisme que j'écoute parfois Converge ?

Chronique postée le 14/06/2012 et signée Pierre
"On sacrifie toujours quelque chose à la facilité"

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Divers : ...
Pays de l'auteur (Fernandez Porta, Eloy) : Espagne (vf)

Informations géographiques : Espagne, monde moderne
Informations temporelles : contemporaine